SUR LES ROUTES MARITIMES,   LES ACTEURS INVISIBLES DE LA MONDIALISATION,   avec le CCFD  Terre Solidaire le 28 janvier à la Roche sur Yon.

Guy Pasquier secrétaire de la Mission de la Mer.

« Je suis prêtre de la Mission de France, ordonné en 1977. Je suis originaire de Mauléon (Deux-Sèvres), né dans une famille de paysans. J’ai un parcours de prêtre ouvrier ; au plan professionnel, j’ai été mécanicien d’entretien dans des entreprises métallurgiques et chimiques, à Châtellerault (Vienne), à Noyon (Oise) et à Vénissieux (Rhône), avec des responsabilités syndicales à la CFDT.

En 1992, j’ai été envoyé au Havre pour la Mission de la Mer, avec comme perspective de mener la vie de marin au long cours ; cela faisait suite à une demande de la Mission de la Mer à la Mission de France, pour continuer l’expérience des prêtres navigants.

Au moment où je me suis lancé, il y avait Roland Doriol, Jésuite, électricien, navigant pour la Delmas sur des bateaux sous pavillon international (dit de complaisance) avec des Philippins : il s’installa à Cebu où il resta jusqu’en 2005. Il y avait aussi, Bernard Vincent, de chez vous, diacre à la Mission de France, qui fut marin pendant toute sa vie professionnelle, naviguant souvent dans les pires conditions. J’ai été le dernier prêtre navigant.

Pour ma part, je recherchais un partage de vie dans les lieux de la mondialisation ; le monde maritime s’est vite imposé ; la rencontre des intéressés (Roland, Bernard), les temps passés au seamen’s clubs de Port de Bouc et la rencontre des marins de partout,  m’ont vite persuadé de la pertinence de ce choix.

J’ai mené cette vie de marin au long cours pendant 15 ans, entre 1993 et 2008, où j’ai mis sac à terre pour prendre ma retraite professionnelle. A bord, j’étais électricien, métier que j’ai appris quand j’étais à Lyon.

Cette vie passionnante, mais exigeante, m’a transformé.

J’ai appris à connaître le monde par la mer ; j’ai mis les pieds sur les 5 continents, parcourant de très longues routes d’est en ouest, du nord au sud, doublant les grands caps dont le Horn.

J’ai navigué pendant plusieurs contrats aux conditions internationales, au milieu d’équipages mélangés. Au fil des embarquements, j’ai côtoyé des Indiens, Pakistanais, Russes, Birmans, Chiliens, Honduriens, Africains, Philippins, Bulgares, Roumains, Lettons, Ukrainiens, et quelques Français aussi…

A partir de 2000, je suis revenu définitivement sur une navigation aux conditions françaises, gérée par V Ships France, sur des bateaux transporteurs de gaz LPG ; j’ai passé 4 ans sur le bateau Summit Terra (compagnie franco-suisse Geogas, basée à Genève).

Cette vie m’a transformé :

  • par l’approche maritime des océans, des pays, des continents, des climats ;
  • par la connaissance acquise de l’économie maritime, les compagnies, les pavillons de complaisance, les sociétés de management technique, les sociétés de recrutement des équipages, les réglementations internationales ;
  • par les belles figures humaines des marins rencontrés, aux nationalités multiples, la vie communautaire partagée à bord, la fraternité et la solidarité vécues avec eux.
  • La mondialisation a aussi une dimension humaine, qui permet une approche de l’humanité comme une unique famille, malgré les différences d’origines, de cultures, et de religions : pour moi, l’humain est premier, et c’est ce qui nous est commun, avant toute particularité.

 

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ACUEIL DES MARINS

  • L’accueil au Havre

Après ma navigation, je suis resté au Havre ; j’ai eu des responsabilités nationales à la Mission de la Mer, que je vais terminer en juin 2017. Depuis 2008, je prends ma part à l’accueil des marins, principalement par les visites aux marins, en allant à bord des bateaux en escale. En 2016 j’ai fait 136 matinées de visites, et monté à bord de 388 bateaux :

  • 96 rouliers, dont le temps d’escale est d’environ 12 H ;
  • 244 porte-conteneurs : toutes les grandes compagnies maritimes viennent au Havre ; je visite beaucoup de bateaux de la CMA CGM. Port 2000, terminal à conteneurs entré en exploitation en 2006, accueille les mastodontes de 400 m, transportant jusqu’à 18 000 boîtes (équivalent de 9 000 remorques de camions). Durée d’escale de 24 H pour ces très gros ; 12 H et moins pour les plus petits. Principales lignes avec l’Asie (Chine surtout), Etats-Unis, Golfe du Mexique, Amérique du sud, Afrique, pays autour de la Méditerranée, Golfe Persique et sous- continent Indien.
  • 48 tankers, pétroliers et chimiquiers… Ces bateaux sont très nombreux ; mais l’accès est restreint et compliqué, ou loin (terminal d’Antifer); les chimiquiers font des escales très courtes.
  • Philippe Martin, de son côté, a fait 13 matinées de visites, pour 34 navires.
  • En cumul, cela fait 149 matinées de visites, et 422 bateaux visités.

 

Autre acteur pour les visites, c’est Mikaël Ludwig, pasteur Allemand de la DSM. Il fait plus de visites que moi : 659 en 2015. On se répartit les bateaux le matin : dans le maritime, les intérêts Allemands sont très importants (gestion et affrètement, avec une grosse compagnie de porte-conteneurs, Hapag-LLyod ; l’autre Hamburg Sud a été achetée par Maersk ).

Malgré tout, les visites sont limitées, si on compare avec le chiffre des escales de bateaux dans le port : en 2015, 5 300.

Accueillis au seamen’s club (situé en ville, loin des terminaux, ouvert 7 j/7, de 15 H à 22 H) il y a environ 10 000 marins, de 1 700 bateaux : on estime que c’est un peu plus de 8% des marins des bateaux en escale. D’où l’importance des visites.

  • L’accueil dans le monde

L’accueil dans les principaux ports du monde est fait par les Eglises. Historiquement, c’est l’Eglise Anglicane qui a commencé dès la fin du 19ème siècle, suivies des Eglises protestantes des pays d’Europe du Nord. L’Eglise catholique, par le mouvement établi à Rome qui s’appelle l’Apostolat de la Mer,  s’y est mise plus tard. Mais si on prend en compte chez nous les Abris du Marin, les Œuvres de Mer, des initiatives d’inspiration chrétienne, on remonte également loin dans le temps.

Dans le monde, il y a 426 seamen’s clubs répertoriés dans 65 pays. Missions to Seafarers (Eglise anglicane) est présent dans 132 ports ; Stella Maris (appellation des seamen’s clubs de l’Apostolat de la Mer) dans 55 ports ; DSM (Mission Allemande des marins, dépendant de Eglise protestante d’Allemagne) dans 31 ports. Souvent, ces seamen’s clubs sont œcuméniques.

Au plan international, les Eglises, et divers groupes chrétiens, au total 28 membres,  partie prenantes de l’accueil, sont regroupées au sein de l’ICMA (International Christian maritime association) ; l’ICMA est représentée auprès de l’OIT/BIT et de l’OMI.

 

  • L’accueil en France et la place de la Mission de la Mer

Les seamen’s clubs, en France, ont été fondés dans les années 80 ; plus tôt pour Dunkerque ; Port de Bouc et Rouen étaient communs avec Missions to Seafarers. Le Havre a fonctionné d’abord avec la Sailor’s society. La Rochelle, Nantes, Saint Nazaire, Marseille, Port La Nouvelle, ont suivi; les plus récents sont Bayonne, Brest, Bordeaux, Saint Malo. Tous sont réunis au sein de la FNAAM, qui est l’interlocuteur reconnu du gouvernement.

A l’origine de la plupart de ces associations gérant les seamen’s clubs, c’est la Mission de la Mer. Laïcité oblige, on crée une association loi 1901, ce qui permet d’élargir la prise en charge de l’accueil. Un tel montage permet aussi d’avoir des subventions des pouvoirs publics.

Aujourd’hui, la situation est en train de changer : si la Mission de la Mer n’est pas vigilante, si elle se laisse marginaliser, si elle ne tient plus sa place, ou si elle est absente, le risque de ces associations est d’oublier d’où elles viennent, qui les a mises en place, et de se laïciser vraiment. D’où la consigne donnée à toutes les équipes de la Mission de la Mer, actives dans l’accueil des marins : soyez présentes  et actives ;  apparaissez comme Mission de la Mer, ne disparaissez pas derrière une association.

L’accueil est en voie de trouver une solution pérenne pour son financement. Jusqu’ici, il fallait faire un tour de table des différents intervenants : les pouvoirs publics, la ville, le port, les compagnies… Dans la loi Bleue adoptée en 2016 par le Parlement, un amendement prévoit le financement : sur les droits de port de chaque escale de bateau, une petite somme va être prélevée pour financer l’accueil. C’est un progrès énorme. Cela veut dire que notre activité de visites va pouvoir être prise en compte aussi pour son financement : dans la convention 163, et ce fut repris dans la Convention du travail maritime, il est dit que tous les besoins des marins doivent être pris en charge, matériels et spirituels. C’est l’argument à faire valoir pour obtenir l’accès à bord des bateaux. Ainsi, la Mission de la Mer a un représentant au sein du Conseil supérieur des Gens de mer, avec la FNAAM, au Ministère de l’écologie, de la mer et des transports. Nous avons donc notre place à tenir.

 

  • L’accueil et les conventions internationales

L’accueil des marins fait l’objet de conventions internationales, négociées à l’OIT/BIT de Genève, et ratifiées ensuite par les états. La France a ratifié la convention 163, et a mis en place des Commissions portuaires de Bien-être des Gens de mer en décembre 2008 dans les ports les plus importants. La Mission de la Mer, mouvement d’Eglise, qui a aussi un statut d’association (il faut le garder !) est présente dans beaucoup de ces commissions portuaires, dans la mesure où elle participe à l’accueil des marins. Là se joue son existence pour le temps à venir.

La toute dernière convention adoptée en 2006 à l’OIT/BIT, la MLC, et ratifiée par de nombreux pays, qui s’applique partout et sur tout type de navire, renforce les droits des marins, notamment en leur donnant des moyens pour se défendre par un système de délégués de bord, permettant de porter des revendications. Les inspecteurs de sécurité ne doivent plus se contenter de contrôler les aspects techniques des navires, mais aussi les conditions et de travail des marins, qui peuvent aussi directement les interpeller : c’est un énorme changement.

 

  • Autres acteurs déterminants

Le visiteur est souvent le 1er interlocuteur des marins en cas de problèmes. Ce n’est pas son travail de traiter tel ou tel problème, mais il va le faire remonter au représentant ITF local, ou auprès de l’inspecteur du travail maritime, ou auprès du centre se sécurité des navires (inspecteurs). C’est efficace. ITF (International Transport’s workers Federation) a un réseau de 130 inspecteurs dans le monde, présents dans les plus grands ports.

Il y a aussi un réseau mondial d’assistance aux marins, l’ISWAN, constitué grâce à l’aide du syndicat international des marins ITF, auquel de multiples syndicats nationaux sont affiliés : c’est très utilisé, largement accessible et efficace : j’ai été sollicité plusieurs fois, pour rencontrer tel ou tel marin qui avait fait appel à l’ISWAN. Les Eglises sont très sensibles à la situation des marins ; ceux-ci ont confiance en elles, et n’hésitent pas à se signaler auprès d’elles, via les visiteurs,  face à des abus, mauvais traitements, salaires non payés, contrats non respectés, heures supplémentaires non payées, mauvaises conditions de vie et de travail, harcèlement…

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VISITES A BORD

  • L’escale

Les bateaux vont à quai à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, 7 jours sur 7. Le but est d’opérer le chargement-déchargement le plus vite possible. Une escale de bateau est réglée très précisément ; pendant le temps à quai, on fera les soutes si nécessaire, les vivres, on recevra les pièces détachées ; des marins vont débarquer ou embarquer… Il y a les visites du chargeur, de l’agent consignataire, des autorités du port (immigration, douanes, gendarmerie maritime, inspecteurs de sécurité…). Les marins travaillent, à la machine pour faire de la petite maintenance ; sur le pont pour surveiller les opérations commerciales, et faire toute la manutention ; il peut y avoir aussi un exercice de sécurité. Les marins, qui ne sont pas nombreux, sont donc très pris ;

 

  • Rendre service

En allant à bord, il faut tout d’abord bien se présenter : port chaplain, seamen’s club, ça passe bien et on est bien reçu, car les marins connaissent. On peut ne pas voir beaucoup de marins, selon le moment où on arrive. Il faut avoir des moyens d’information rapides : présenter le prospectus du seamen’s club, qui donne les détails de l’accueil (plage horaire d’ouverture, le moyen de transport, le numéro de téléphone pour appeler, les prestations sur place, etc…).

Si l’escale est courte, les marins vont demander une carte SIM pour aller sur internet avec leur smartphone. J’ai cela dans ma sacoche ; ça prend un peu de temps, car il y a des réglages à faire sur le téléphone. A bord de beaucoup de bateaux, les marins ont un accès à internet, qui est plus ou moins payant ; ils utilisent la messagerie des réseaux sociaux : ça change leur vie, disent-ils, car ainsi, ils ont une étroite relation avec la famille.

Sur une clé USB (une par bateau que je visite pour éviter de transporter des virus), que les marins peuvent copier sur leur ordinateur personnel, ou l’officier de service mettre sur un ordinateur du bord, j’ai des nouvelles (petits journaux) en différentes langues, correspondant aux nationalités des marins que je rencontre le plus (Chinois, Indien, Philippin, Croate, Russe, Ukrainien, international, sports, maritime) ; ils trouvent aussi une information sur leurs droits (avec ITF) ; pour les marins chrétiens, il y a des prières, les lectures du dimanche pour 3 mois.

 

3-Recevoir les paroles des marins

Les contrats des marins Philippins, Indiens, Indonésiens, et autres… sont de 9 mois (c’est 6 mois pour les officiers de ces nationalités, 4 mois et moins pour les Européens) :  ils ne voient pas grandir leurs jeunes enfants ou bébés, dont ils me montrent les photos sur leur smartphone ; ils apprennent parfois de mauvaises nouvelles, de graves maladies de leurs proches, la mort d’un parent qui survient. Je leur dis que je vais prier pour eux. Les chrétiens me demandent souvent un objet religieux : je peux leur donner une médaille, un chapelet, ou une bible, et leur laisse mes coordonnées.

Autre fonction des visites, c’est l’écoute : un marin au détour d’une coursive, en 3 mn,  va te dire ce qui l’habite très fort, sa famille qui lui manque, le sacrifice qui est le sien pour permettre à ses enfants de faire des études ; il va te parler de la dureté de la vie à bord, ou au contraire de la bonne entente entre les marins des 4-5 différentes nationalités présentes sur le bateau; il va te dire avec un grand sourire qu’ils sont comme une famille. Cette écoute, même brève, est importante, et se termine souvent par un grand merci d’être venu.

Par les visites, je vis les soubresauts du monde. Je rencontre des officiers Ukrainiens, vivant dans la zone de conflit du Donbass, pro-Russes ; ils sont à bord avec d’autres Ukrainiens qui sont attachés à leur pays ; dans ces derniers jours, j’ai rencontré 2 seconds capitaines de Crimée, vivant à Sébastopol, devenus Russes par choix, avec tous leurs documents changés. Je partage les peurs des marins Philippins avec la multiplication des aléas climatiques dans leurs pays. La vie du monde arrive à bord : on partage sur les attentats, avec parfois des discussions animées autour de la présence de l’Islam en France ; sur des gros PC d’intérêts Koweitiens, je rencontre des officiers Egyptiens, Irakiens, Syriens, ou Jordaniens, rendant très présente la guerre dans ces pays. En septembre 2014, j’ai été appelé sur un gros pétrolier français, qui est passé au milieu de la zone de naufrage d’une embarcation de migrants, au large de l’île de Malte, et qui avaient recueillis vivants 2 Palestiniens ; j’ai échangé avec l’équipage Philippin.

 

  • Aide spécifique des marins chrétiens

Il y a quelques années encore, j’étais sollicité par les marins Philippins pour dire une messe à bord ; la dernière que j’ai faite remonte à 2 ans ; j’ai fait une petite célébration il y a un an sur un PC de la CMA CGM : un passager qui embarquait est tombé à l’eau ; l’équipage a tout fait pour le secourir, mais il n’a pas pu être ranimé. J’ai été sollicité pour des bénédictions lors des cérémonies de baptême de gros PC de la CMA CGM et de la MSC.

A Noël, en lien avec la paroisse où j’interviens, on propose aux marins d’assister à la messe de la nuit. Cette année, 7 marins sont venus, de 2 bateaux  1 jeune officier mécanicien de Malaisie, accompagné de 3 jeunes Chinois (venus pour voir), et 3 marins Indiens ; il n’y avait pas de Philippins.

En montant à bord d’un bateau, je me dis que je viens dans un espace humain sacré, déjà habité par une présence. Je ne suis jamais déçu ; rares sont les fois où j’ai eu à secouer la poussière de mes sandales (en l’occurrence des chaussures de sécurité). Très souvent, je redescends en me disant que j’étais attendu, et suis souvent gratifié par de grands sourires.

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Vous comprenez que c’est un travail passionnant, qui m’enrichit énormément au plan humain et dans ma foi. C’est finalement  un rôle de veilleur.  Je reçois des marins leur humanité : le sourire, la gentillesse, le sens du service des Philippins, m’impressionnent beaucoup ; la diversité humaine des Indiens, et leurs multiples approches religieuses,  m’étonnent  toujours ; le désir des jeunes Chinois à comprendre les codes de notre monde est très fort ; on a plus de mal à pénétrer dans l’univers Russe et Ukrainien plus distant.

Je le redis, et je termine sur ce point : l’humain est à tous notre bien commun, avant d’être particularisé par l’origine, la culture et la religion, et c’est la marque de notre Dieu en chacun.

Le Havre, 6 janvier 2017  Guy Pasquier

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